lundi, 23 octobre 2017 07:52

Burkina: Le récit de la chute de Compaoré, heure par heure Featured

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Il a suffi de trois jours pour que Blaise Compaoré soit poussé dehors par le peuple. Mais trois jours minutieusement préparés, comme le révèle l'enquête de "Jeune Afrique". Retour, heure par heure, sur la chute de l'ex-président burkinabè.

À compter les berlines carbonisées le long du bâtiment principal, à voir les dizaines de milliers de documents qui, dans la cour, jonchent un tapis de verre, de câbles et de mobilier éventré, à observer les murs noircis par les flammes de ce qui, il y a de cela quelques jours, devait être le lieu du "sacre" de Blaise Compaoré, on imagine aisément la tempête humaine qui a dévasté l’Assemblée nationale le 30 octobre.
Et l’on comprend vite qu’il s’y est passé un miracle ce jour-là : pas de mort, pas même de blessé grave ; au sol, pas une tache de sang. Il y a peut-être eu quelques chevilles foulées dans le sauve-qui-peut, mais aucun des 127 députés et des dizaines de fonctionnaires qui occupaient les lieux en ce jour historique n’a eu à subir dans sa chair la colère du peuple.

Vingt-sept ans et quinze jours après son accession au pouvoir, le jeudi 15 octobre 1987, entachée à jamais par la mort de Thomas Sankara, son frère d’armes, de révolution et (ce fut longtemps une réalité) de coeur, Blaise Compaoré est tombé sans que ni lui, ni ses proches, ni même ses partisans n’aient versé une goutte de sang. Les "martyrs" de l’insurrection (onze selon des sources diplomatiques, une trentaine selon l’opposition) étaient tous des manifestants.

Trahison

Vingt-sept ans et quinze jours donc, et non pas seize. Car s’il a fui le pays le 31 octobre, et si les historiens retiendront que sa démission a été officialisée un vendredi à 11 h 32, c’est bien la veille que Compaoré a perdu le pouvoir. Un jeudi, encore une fois.
La genèse de sa chute remonte cependant à bien plus loin. Ceux qui l’ont côtoyé jusqu’au bout ont bien du mal à la situer, mais tous évoquent le 4 janvier 2014 comme un moment clé. Ce jour-là, trois semaines à peine après qu’il a dévoilé son intention de modifier la Constitution afin de briguer un nouveau mandat en novembre 2015, ceux qui avaient bâti avec lui son régime l’ont lâché. Roch Marc Christian Kaboré, Simon Compaoré, Salif Diallo…
Ce divorce, vécu au palais de Kosyam comme une trahison, a radicalisé le premier cercle de Compaoré : son frère, François, tout-puissant conseiller économique, la "belle-mère nationale", Alizéta Ouédraogo (une femme d’affaires dont la fille a épousé François dans les années 1990 et qui a vampirisé, depuis, l’économie nationale), et les membres du bureau politique de son parti, le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), devenus de redoutables courtisans. "Si Roch et compagnie arrivent au pouvoir, on est morts", répètent ces derniers à longueur de journée. Ils n’ont pas oublié que leur ascension, en 2012, n’a été possible que grâce à la mise à l’écart des "historiques". Leurs arguments portent. "Si je ne reste pas, je suis foutu", finit par se convaincre le président.

Le goût du pouvoir

Mais le coeur n’y est pas. Compaoré n’a plus le goût du pouvoir – l’ami qui l’affirme raconte : "Un jour, dans l’avion qui venait d’atterrir sur la piste de l’aéroport de Ouagadougou, le regard perdu vers l’extérieur, il m’a dit : "Je suis fatigué de tout ça…"" Un autre compagnon de palabres qui lui rendait régulièrement visite à Kosyam déclare : "Il se donnait deux ou trois ans pour organiser sa succession et s’assurer que ses proches ne seraient pas les victimes du nouveau régime."
C’est pour tout cela – ce mélange de lassitude et d’instinct de survie – qu’il n’a pas écouté les conseils des plus radicaux de ses proches, qui l’exhortaient à revenir aux bonnes vieilles méthodes qui, à la fin des années 1980 et tout au long des années 1990, ont constitué le socle de son pouvoir : la fermeté, l’intimidation, et, s’il le faut, la violence. "Certains lui disaient : "Fais peur à Roch, fais peur à Salif, boucle-les quelques jours." Mais il ne les a pas écoutés", raconte un autre habitué de Kosyam.

Et c’est aussi pour tout cela qu’il n’a pas entendu les nombreuses mises en garde de la France, des États-Unis, de certains de ses pairs africains et même de ses ministres à qui, dans le temps, il faisait confiance. Et qu’il a tenté de modifier la Constitution et de se représenter en dépit des notes alarmantes envoyées par les services de renseignements.

Aux rares personnes à qui il se confiait, et dont il savait qu’elles avaient accès au président, le général Gilbert Diendéré, le bras droit de Compaoré depuis son accession au pouvoir, l’homme clé de son régime, tout à la fois chef d’état-major particulier, patron du Régiment de la sécurité présidentielle (RSP) et coordinateur des services de renseignements, demandait : "Il faut que tu dises au président qu’il a perdu le sens des réalités." Mais le président n’entendait pas. "Il était dans une impasse et n’avait qu’une idée : franchir le mur qui se présentait à lui", explique l’un de ses ministres qui a tenté jusqu’au bout de le convaincre de ne pas y aller.

Désobéissance civile

L’idée qui germait depuis longtemps était de passer par la voie parlementaire, parce qu’un référendum, disait-il, serait "trop cher" et surtout "trop aléatoire". Il a fini par la dévoiler au dernier moment, le 21 octobre. Dès le lendemain, plusieurs organisations de la société civile, dont Le Balai citoyen , mouvement porté par une jeunesse qui n’a connu que Compaoré au pouvoir, appellent à la désobéissance civile.
On érige des barrages éphémères un peu partout dans la capitale, on occupe des places, on sillonne les quartiers pour mobiliser autant que pour mettre la pression sur les députés. Le 28 octobre, une masse indomptable – inimaginable même – prend la rue. Ils ne sont certainement pas 1 million, comme l’affirme l’opposition. Mais ils sont bien plus que les 50 000 manifestants que recense une police aveugle. On n’a jamais vu ça au Burkina, peut-être même dans toute l’Afrique de l’Ouest.
Compaoré ne peut plus nier l’évidence. Mais plutôt que de revenir à la raison, il fait prendre des dispositions qui, a posteriori, apparaissent bien dérisoires. Les 99 députés censés adopter la révision constitutionnelle sont ainsi "invités" à dormir à l’hôtel Indépendance, à 200 m de l’Assemblée nationale. Il s’agit de leur éviter les pressions populaires, mais aussi de leur permettre de gagner l’hémicycle sans emprunter la voie publique – un discret passage relie l’hôtel à l’Assemblée…

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