lundi, 12 janvier 2015 18:00

TERRORISTE DE TOUT ACABIT, CHARLIE TE DIT : « TU NE TUERAS POINT » Featured

Written by Sénouvo Agbota ZINSOU
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En apparence, ce commandement est divin, religieux, exprimé dans le livre de l'exode chapitres 20, verset 13 et 34, verset 25. Ce commandement de l'Ancien Testament, donc qui s'adresse à la fois aux juifs et aux chrétiens, est semblable à celui contenu dans le Coran, dans la sourate VI, 151:

 

« Ne tuez personne injustement,

Dieu vous l'a interdit. »[1]

Que penser alors, lorsque nous examinons tout ce que les hommes qualifient de religieux, de divin même? Il est permis de se demander ce qui l'est réellement et ce qui ne l'est pas. Par exemple le cri «  Allah est grand » ou encore: « Il n'y a de Dieu qu'Allah », poussé par les assassins de Paris après avoir commis leur crime se prétend religieux. La profession de foi musulmane l'est en effet dans « le Coran, Livre sacré des Musulmans, tel qu'il est conservé au ciel, de toute éternité, sur la table gardée (LXXXV,22). »[2] mais dans la bouche des assassins, l'est-elle encore? La réponse provient des religieux, qui sont supposés partager le même livre sacré d'où sont extraits ces mêmes mots de la profession de foi des musulmans. On allègue le jhad. Nul n'est maître de l'interprétation que chaque individu, chaque groupement peut faire de cette notion, ni surtout des actes individuels ou collectifs qu'on peut commettre en s'appuyant sur cette interprétation. Mais, objectivement, le profane qui cherche à s'en informer, peut-il y voir une invitation au meurtre? « Il importe à tous les Musulmans de lutter pour la défense ou l'expansion de l'Islam. Cette guerre s'appelle en arabe jihad, mot, d'après son étymologie, signifie « effort tendu vers un but déterminé, d'où son emploi ultérieur dans un sens moral . Dieu dit aux croyants :

le combat vous est prescrit ( II,216)»[3].

Il est vrai certains versets sur lesquels s'appuie le jihad nous effraient, semblant encourager le fanatisme et l'intolérance, comme celui-ci:

« Combattez les polythéistes,

Comme ils vous combattent totalement » (IX, 36 )[4]

Mais, pour équilibrer la réflexion: certains épisodes de la Bible nous effraient de même, comme l'histoire de Sodome et Gomorrhe, dont les habitants, pour leurs péchés avaient été détruits par une pluie de soufre et de feu ( Genèse chapitre 19 ) ou l'acte sanglant du prophète Élie égorgeant quatre cinquante prophètes de Baal ( 1 Roi, 18, 20 à 40).

Mais Dieu, dans les livres sacrés s'adresse à l'homme, être libre doué de la capacité de discernement et il lui appartient de discerner ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est digne de louange et ce qui est horrible.

Si l'on ne retient du jihad que le sens moral, comme je voudrais bien le faire, ce combat ne saurait être d'abord que contre soi-même, pour vaincre ses mauvais penchants, comme la haine, l'intolérance etc., puis contre, non pas de prétendus mécréants que nous n'avons pas à juger, mais contre le mal autour de nous et dans le monde. Les chrétiens aussi, ne mènent-ils pas leur propre « jihad » comme en témoignent de nombreux cantiques, celui-ci, par exemple:

« Debout, pour la sainte guerre

Le mal est grand encor

Plus d'un ami, plus d'un frère

Suit un chemin de mort... »[5]

Ce « jihad », tel que je le comprends tend vers la délivrance d'un être humain, d'un frère, en danger de mort, plutôt qu'à donner la mort à qui que ce soit.

Mais laissons les cantiques, les prédications religieuses à la mosquée, à l'église, à la synagogue.

Ce qui est très important et qui rapproche la profession de foi des musulmans du Commandement des juifs et des chrétiens, c'est que la table de la loi remise à Moise est écrite de la main même de Dieu et que la sourate VI, 151, comme tout le reste du Coran a son archétype au ciel. Dans les deux cas, le commandement concernant le respect de la vie humaine remonte à Dieu, et donc est d'une essence divine, supérieure, si on veut.

Est-ce pour cette raison que, comme l'exprime si bien une bande annonce de la télévision CNN, ce dimanche 11 janvier 2015 « The world unites in Paris » comme à l'appel de l'Être Suprême, Cause Unique, Auteur Souverain de la Loi morale? Étaient-ils un million, un million cinq cents, deux millions, trois millions...à Paris, et quatre millions dans toute la France? Ce qui paraît évident c'est que le nombre de manifestants à cette « Marche républicaine » n'a cessé de croître à mesure que les heures passaient. Pour une fois, il n'y a pas eu de bataille des chiffres, entre ceux des organisateurs et ceux de la police.

Il y a eu aussi une cinquantaine de chefs d'État. «  Paris est aujourd'hui la capitale du monde », a déclaré François Hollande. Le titre du journal Libération est caractéristique de l'image que la France voudrait se donner à cette occasion, celle, non seulement d'une capitale du monde, mais aussi celle d'un pays qui a retrouvé son unité :NOUS SOMMES UN MÊME PEUPLE, sur fond d'une foule compacte et bigarrée ( image que l'on peut retrouver ce jour sur presque toutes les »une » et presque tous les écrans de télévision du monde), en gros plan se détache un jeune homme appartenant à ce que l'on hésite à appeler « Français issus de l'immigration » par opposition aux Français de souche, ou pour être plus direct un Noir, le drapeau tricolore déployé qui flotte dessus de sa tête. L'image est idéale et poignante.

On oublie les « races » ou au moins les couleurs de la peau, même si on ne peut les effacer. Les oublie-t-on vraiment?Est-ce l'occasion pour François Hollande de réaliser son rêve, ou du moins de lancer la réforme, conformément à l'une de ses promesses de campagne de supprimer le mot race de la Constitution française? Fera-t-il jamais cette réforme, avec les mesures d'accompagnement qui permettraient par exemple d'éviter des drames comme celui de Charlie Hebdo?

On oublie Français de souche et Français issus de l'immigration, notions aberrantes à mon avis, car on est Français, conformément au code de la nationalité ou on ne l'est pas. On oublie le passé, on ne pense qu'au présent et à l'avenir, même si le passé a marqué certains, parfois à leur corps défendant.

On oublie les nationalités, même si on n'a pas pu laisser au vestiaires les drapeaux nationaux que l'on brandit d'ailleurs, comme si la France, c'est des Maliens, des Congolais, des Ivoiriens, des Brésiliens d'origine.

On oublie les religions, en clamant cependant : « Je suis musulman, je suis juif, je suis chrétien, je suis athée...JE SUIS CHARLIE ». Les religions ne font-elles pas tout pourqu'on les garde en mémoire?

On oublie les barrières sociales, même s'il reste à prouver que ce rassemblement les a définitivement renversées. Cependant, personne, si j'ai bien observé, n'a écrit sur sa petite pancarte : « Je suis suis Blanc, je suis Noir, je suis Jaune...Je suis riche, je suis pauvre...

On oublie les frontières, même si demain certains iront encore se battre, c'est-à-dire s'entretuer pour défendre les leurs. Mais, ne les voyons-nous pas ces frontières, à y regarder de près? Ne voyons-nous pas au moins l'Europe, les autres continents, les mers, les îles, Lampedusa, Gibraltar, Ceuta et Mélila, les côtes italiennes, espagnoles, les portes de l'Eldorado fermées, les bateaux de fortunes à la dérive, les naufragés?

A entendre des foules de toutes couleurs, de toutes origines chanter la Marseillaise, on oublie qu'une catégorie de citoyens français avait une fois conspué cet hymne dans un stade, on oublie même qu'il est toujours l'objet de controverse au sein de la classe dirigeante française même au point que certains se demandent si la France ne ferait pas mieux de changer d'hymne.

Un sentiment irrationnel, l'émotion, peut-être, a fait chanter les manifestants sur la place de la République, mais n'est-ce pas un autre sentiment irrationnel, proche de la colère, qui avait fait conspuer la Marseillaise?

On forme une chaîne de solidarité universelle, mais on a dû prendre le soin d'éloigner, ,de ne pas mettre côte à côte, règles diplomatiques obligent, des maillons qui ne s'enchaînent pas. C'est de cette manière que le Palestinien Mahmoud Abass et l'Israélien Netanyahou font partie de cette chaîne.

De tous les chefs d'État et de gouvernement présents, celui d'Israël bénéficiera d'un traitement spécial résultant d'une circonstance plutôt triste, quand Hollande se rendra à la Grande Synagogue de Paris en sa compagnie. Le président du Sénégal aussi sera associé à ce groupe restreint : la raison en est que les terroristes avaient assassiné entre autres, des juifs pour cause de leur pratique religieuse et que c'est un Sénégalais, Amedy Coulibaly qui est directement inculpé de ce meurtre. Les médias commencent à parler de ce Coulibaly comme le véritable cerveau de ces attentats du mercredi 7 au vendredi 9 janvier, détenteur d'armes reconnues comme ayant servi à d'autres actes terroristes, membre de l'armée islamique. Évidemment, nul ne peut confirmer ou infirmer les faits dont il est inculpé, de même que tous ceux qu'on pourrait reprocher aux deux frères Kouachi. Cependant ce qui se dit sur Coulibaly ne serait certainement pas pour calmer la conscience du président sénégalais.

Peut-on alors dire que réellement, lorsque l'on marche côte à côte, sur la même ligne, d'un même pas, on ne faisait pas attention pour que ce jour d'unité de la France et de la solidarité mondiale, on ne se piétine pas? En attendant de recommencer au lendemain de la manifestation d'unité à se donner des coups de pieds et des coups de toutes sortes!

Et si on demande aux uns et aux autres pourquoi ils étaient à la manifestation, chacun dirait-il vraiment ce qu'il avait dans le cœur?

Oublie-t-on la politique, les calculs politiciens, les spéculations sur les éventuels avantages que l'on peut tirer de l'évènement, du sang versé par les victimes, ceux que les adversaires peuvent en tirer, aujourd'hui, demain? Sarkozy derrière Hollande, est-ce vraiment sans rancœur? Et ce dernier le sentant dans son dos, son esprit est-il totalement à la la marche? Et les Lepen, dépités de n'avoir pas été officiellement invités à la marche en tant que Front National, comme ils le souhaitaient, n'étaient-ils pas allés manifester, surtout manifester leur mécontentement ailleurs en province? Le fonctionnement du cerveau de la gent politique de ces pays dit de vieille démocratie, celle qui croit avoir des leçons à nous donner et de laquelle nous attendons des directives, est-il vraiment différent de ce que nous pouvons observer chez nous?

Des sentiments complexes ne manqueraient pas derrière la manifestation, entre autres des craintes, la conscience que la menace est à chaque porte, pèse sur chaque individu, l'instinct grégaire, le besoin naturel de solidarité humaine, de la compassion de l'autre quand on sera soi-moi victime d'un coup du sort, le besoin de reconnaissance sur la scène politique internationale etc.

Mais ce qui nous intéresse avant tout, c'est comment le commandement divin, exprimé dans l'Ancien Testament comment dans le Coran sur un ton à peu près semblable, peut motiver un tel rassemblement? Et puisque le précepte est de Dieu, comment les hommes, ses créatures et ses adorateurs, ou au moins engagés pour défendre les valeurs républicaines l'appliquent jusqu'ici dans leur pays? Il s'agit du respect de la vie humaine, bien entendu. Et comment , une fois les projecteurs sur la marche de Paris éteints, vont-ils l'appliquer? Alors que le slogan JE SUIS CHARLIE parcourt le monde entier, pour dire que chaque être humain, non seulement peut être victime du terrorisme, mais aussi que chacun doit être prêt à combattre le terrorisme obscurantiste, comme le combattaient courageusement les dessinateurs de Charlie Hebdo par des moyens de l'esprit, le crayon dans le cas d'espèce, ceux, parmi les participants à la marche qui doivent se reconnaître comme ayant plutôt été du côté de assassins, pour diverses raisons ( religieuses, mais aussi politiques et économiques ) sont-ils prêts à reconnaître leurs crimes et y renoncer définitivement? Il y a, en effet parmi les hommes et les femmes aux premiers rangs de la manifestation, représentant les cinquante pays participants, ceux qui ont commis, commandité ou au moins profité de crimes de sang pour être ce qu'ils sont ( chefs d'Etat, ministres, hauts responsables ).

On est d'accord pour condamner le terrorisme, la barbarie, la sauvagerie, le ravalement de l'homme à l'état de bête sauvage...pour défendre la démocratie contre l'absence de civilisation, la culture contre les instincts primitifs, la République contre le totalitarisme, la vie contre la violence, la solidarité nationale et humaine contre l'antisémitisme et la haine...J'ai entendu, sur une chaîne allemande, l'ambassadeur de France en Allemagne évoquer BOKO HARAM qui commet quotidiennement des actes semblables ou pires que ceux commis par les trois jeunes gens de Paris, qui tue des centaines de personnes. Ce n'est pas le lieu de dire que ces actes ne provoquent pas de si grands rassemblements de monde, de mobilisation « historique », de condamnations aussi unanimes et puissamment exprimées.

Il serait intéressant de voir la réaction de tout ce beau monde, si quelqu'un avait l'idée de lui adresser des paroles semblables à celles de Jésus aux hommes qui voulaient lapider la femme surprise en flagrant délit d'adultère: « Quel est celui parmi vous qui n'a pas de sang sur les mains, de cadavres qui pèsent lourd sur sa conscience? Que celui-là jette le premier la pierre contre les terroristes d'aujourd'hui, qu'il se lève et condamne le barbarisme, la bêtise ».

Autre catégorie d'hommes qui doivent s'interroger : ceux qui ont soutenu des pouvoirs totalitaires et sanguinaires, ceux qui les ont simplement laissés faire sans réagir alors qu'ils le peuvent...C'est ainsi que, cette belle image de l'unité universelle autour de la mémoire des victimes des terroristes de Paris, pour un spectateur qui prend une petite distance par rapport à la marche de Paris se brise, que l'hypocrisie du monde apparaît et prend le dessus de tout. En sorte que si on nous dit cette grandiose manifestation a un sens pour le respect des valeurs humaines dans le monde, personnellement, je serai très sceptique. Dans ce cas, à quoi cela a-t-il servi?

Au Togo, pour ne prendre que l'exemple qui nous concerne le plus directement, un homme comme Gnassingbé a pu se glisser dans ce beau monde qui disait « partager la douleur causée par la tragédie de Paris! ». Mais, est-il Charlie, lui aussi? Ou est-il plutôt proche de ceux qui ont assassiné les journalistes de CharlieHebdo? Ce n'est pas, je l'ai écrit a une autre occasion, parce qu'il a hérité d'un pouvoir dictatorial, né d'un coup d'État sanglant un   13 janvier comme aujourd'hui. Mais c'est bien parce qu'il a lui-même massacré des centaines de ses concitoyens pour parvenir au pouvoir et s'y maintenir, le monde entier, le même beau monde présent à Paris le 11 janvier 2015 le sait, parce qu'il s'est installé dans le système et les méthodes inaugurés par son prédécesseur et père, en les adaptant un peu au goût du jour. Cela aussi, le beau monde, le monde des grands réuni à Paris contre la barbarie le sait. Comment cet homme pourrait-il dire aussi : « Je suis Charlie? »Et, est-ce faire outrage à un tel homme et à ceux qui lui ressemblent que de dire qu'ils ne sont pas différents de Coulibaly, et des frères Kuachi parce qu'ils n'entendent pas la voix de ce commandement divin et moral : « Tu ne tueras pas »?

Et, il y a plusieurs façons de tuer. C'est ce que nous apprend le psaume 44, verset 22:

« Mais, à cause de toi, oui, on nous tue tout au long du jour;

oui, on nous regarde comme des moutons destinés à l'abattage! »

Certains compatriotes, comme moi, ont qualifié et continuent de qualifier notre Assemblée nationale « d'assemblée mouton ». D'autres ont protesté. Je les comprends : on doit respecter les institutions de la République. Mais, comment les respecterait-on si elles ne nous respectent pas en tant que citoyens et en tant qu'hommes? Pire, si ceux qui les animent ne se respectent pas eux-mêmes? Et j'ai bien l'impression qu'on les respectera de moins en moins s'ils persistent dans les comportements et méthodes qu'on leur reproche.

Remplaçons Dieu par la République, ou la Liberté, ou la Dignité Humaine, et nous pouvons chanter, qui que nous soyons, le même psaume, le même hymne.

Que ce soit en achetant les consciences des hommes, que ce soit en les trompant délibérément, en les exploitant, d'une façon ou d'une autre pour assouvir sa soif de pouvoir ou pour s'enrichir, profitant de leur état de dénuement, ne les tue-t-on pas quotidiennement, ne les regarde-t-on pas comme des moutons?

S'il y a un jihad à mener, il faut qu'il commence par nous-mêmes : ce sera un effort qui tendra vers le but de nous débarrasser de nos penchants à regarder les autres comme des moutons, pour assouvir nos ambitions personnelles, notre soif d'amasser.

C'est le crayon que les millions de manifestants ont brandi comme arme pour combattre le terrorisme. C'est-à-dire l'arme de l'esprit. Pour moi, comme pour beaucoup de compatriotes, c'est par la même arme que nous vaincrons ce pouvoir qui nous regarde comme des moutons destinés à l'abattage.

Sénouvo Agbota ZINSOU
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[1]Le Coran 1, traduction de D. Masson, Gallimard 1967? Péface parJ. Grosjean, p.LXXII

[2]Idem., p..XVII

[3]Idem, p.LXIX

[4]Idem.

[5]Cantique 529, Hymnes et louanges, éd. Vie et Santé, 1983, p.500

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