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lundi, 29 décembre 2014 18:00

Burkina: Moumouni Dieguimdé, ministre des Transports : «Je n’ai pas été emprisonné, j’ai été arrêté pendant plusieurs semaines» Featured

Written by L'Observateur Paalga
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Conférence de presse sous haute surveillance policière hier dimanche 28 décembre au ministère des Infrastructures, du Désenclavement et des Transports (MIDT). Occasion pour le ministre Moumouni Dieguimdé, assisté de plusieurs collaborateurs, de revenir sur les différentes accusations qui pèsent sur lui

(absence de diplômes, emprisonnement aux Etats-Unis, immatriculation frauduleuse d’aéronefs pour le Hadj 2010, passation de marchés de gré à gré) et sur la grève d’une partie du personnel de son ministère qui exige son départ. «Je n’ai pas été emprisonné, j’ai été arrêté pendant plusieurs semaines. Laissons tomber tout ça et passons à ce qui est constructif. Jugez le maçon au pied du mur» a, conclu le ministre au bout de deux heures d’échanges aux allures de «procès».

«Attends, il s’agit d’un conseil de cabinet ou d’une conférence de presse ? En plus de nous faire fouiller nos sacs par la sécurité et de montrer patte blanche dehors, on doit jouer des coudes avec des directeurs et chefs de service pour avoir la place dedans. Kiorrrr !», confie, furieux, un journaliste de la presse écrite privée à son confrère dans la salle de réunion au premier étage du ministère des Infrastructures, du Désenclavement et des Transports (MIDT) aux environs de 11h ce dimanche 28 décembre. La sécurité dont il parle consiste en fait en deux pick-up remplis de CRS garés de part et d’autre du Building Lamizana et des éléments postés au rez-de-chaussée (contrôlant l’identité de tous ceux qui montent) et dans le couloir du premier étage du bâtiment où se trouve la salle de réunion. «En tout cas, c’est une conférence de presse sous haute surveillance !», lui répond son voisin».

«Je veux servir et rien que servir»

11h10, le ministre Moumouni Dieguimdé fait son entrée, s’excusant de ne pouvoir serrer toutes les mains avant de faire sa déclaration liminaire : «J’entends animer cette conférence de presse avec toute l’humilité et toute la transparence possible. Je n’ai rien à cacher, vous avez la liberté de poser toutes vos questions sur tous les points afin que les a priori tombent. Si Dieu a voulu que je sois ici en face de vous en tant que ministre des Transports, c’est sa Grâce. La transition est un œuf, elle peut réussir comme elle peut échouer, alors ce matin, nous sommes là pour faire la lumière sur tout, car on dit en langue mooré que si la pluie vous bat, cessez de vous battre entre vous. Je ne suis pas un homme pur, propre et sain, je suis l’homme le plus humain possible avec tout son potentiel et toutes ses difficultés. En toute humilité, je veux servir et rien que servir!». Et le fils du «chef des Mossé» de la région d’Aboisso en Côte d’Ivoire où il est né de faire un bref résumé de son cursus qui l’a vu notamment faire deux années de préparation Ingénieur à l’Institut de maths et physiques du Burkina. C’est parti pour la salve de questions-réponses.

Pouvez-vous vous présenter en épelant votre nom de famille ?

«Moumouni Dieguimdé. D-Daniel ! I-India ! E-Echo ! G-Golf ! U-Uniforme! I-India ! M-Mike! D-Delta! E-Echo! »

«Il y a une personne homonyme qui a fait la prison aux Etats-Unis, s’agit-il de la même personne ?»

«Il s’agit de la même personne effectivement devant vous, mais vous parlez de prison ! De quelle prison ?»

«Ladite personne a été mêlée à des affaires judiciaires.»

«Quelles affaires judiciaires ?»

«Notamment l’affaire Air Dabia»

«Où est-ce que vous avez vu Air Dabia impliquée dans une affaire où il est question du ministre ou de la personne de Moumouni Dieguimdé que je suis»

«Il y a là un arrêté du tribunal de Miami où le nom de Moumouni Dieguimdé figure !»

«Ah d’accord ! Et vous voulez comprendre quoi exactement ? L’historique ? Le problème ?»

«Oui !»

«Ok, vous savez, je pense qu’on tire un peu trop sur cette situation. Moi j’étais en service aux Etats-Unis et Air Dabia devait être construite par un Monsieur qui s’appelle Cissoko Babani (NDLR : de nationalité malienne). Un groupe a voulu lui vendre un premier avion, un Boeing 727, à 17 millions de dollars. Je n’étais pas impliqué dans Air Dabia. J’ai été appelé pour venir aider ce monsieur car j’étais consultant en aéronautique. J’ai pris mon avocate et nous sommes allés regarder les documents. En matière d’avions, vous avez un recueil aux Etats-Unis. Ce recueil consulté avec la série de l’avion en question, j’ai pu stopper de 17 millions de dollars à 2 millions et quelques (la valeur a été revue de 17 à 2 millions de dollars). C’était extraordinaire pour lui. A partir de ce moment, j’ai déclenché, comme vous l’imaginez, des inimitiés. Une fois l’affaire conclue, je me suis retiré. Monsieur Cissoko est au Mali, Monsieur Pascal Bodjona au Togo connaît très bien ce dossier et vous pourrez le leur demander. Cela m’amène à vous dire sans défendre quelqu’un que lorsque vous entendez les Africains accuser de surfacturation dans l’achat de tel ou tel avion, c’est parce que les gens ne maîtrisent pas les dossiers et ce n’est pas forcément que la personne a voulu surfacturer son Etat mais souvent les surfacturations sont faites par un petit groupe de mafieux. Et avec tout le respect que je dois aux Etats-Unis, vous savez que quand vous êtes un blacky et que vous vous interposez dans un appât de gain de la sorte, ce n’est pas si facile. J’ai été de nouveau touché par le secrétaire de Monsieur Cissoko qui m’a appelé pour me dire : on a besoin de vous. On nous a présenté deux hélicos démilitarisés, enregistrés par le FAA qui est l’aviation civile américaine, et nous souhaitons que vous nous veniez en aide. Mais dès le départ, je ne sentais pas ce dossier-là, notamment le transitaire qui devrait s’en occuper et qui, au fil du temps, ne tenait pas parole. J’ai conseillé à l’acheteur de s’en séparer. Et j’ai demandé à un assureur de tous les appareils que je faisais acheter pour l’Afrique de s’occuper du dossier. A ma grande surprise, on m’appelle un jour à 4h du matin pour me dire qu’il y a un complot pour faire partir des avions militaires hors du territoire américain sans certificat d’exportation. Voilà comment j’ai été interpellé mais cette affaire n’a pas pu aller en justice. Je n’ai pas honte de ce qui est arrivé mais ça n’a pas pu aller loin. En fait, pour s’en sortir, Monsieur Cissoko avait pris contact avec un douanier qui s’est donné un faux nom, Outlaw. Et le grand frère dans toute sa simplicité de cœur et de naïveté avait donné de l’argent à ce douanier qui a promis d’aller à Washington pour débloquer l’affaire. C’était en fait un montage et tout simplement un prétexte qu’on cherchait pour accuser Cissoko de vouloir corrompre le Monsieur et partir. C’est une longue histoire mais après, j’ai fait 7 à 8 ans aux Etats-Unis avant de revenir au Sénégal.»

«Monsieur le ministre, est-ce que vous avez fait la prison, oui ou non ?»

«Je n’ai pas fait la prison, j’ai été arrêté c’est tout, et après, relâché. J’ai pas de condamnation !»

«Il y a pourtant une décision de justice ici qui dit que vous avez été condamné à quatre mois de prison !»

«Même si d’aventure j’étais condamné à quatre mois, est-ce un crime de nature à me handicaper à vie pour que je ne puisse plus être important pour mon pays ? En quoi c’est le plus préoccupant ? Nelson Mandela a été condamné en Afrique du Sud. Juppé a été condamné en France.»

«Mais la France et l’Afrique du Sud n’étaient pas en Transition. Est-ce que vos démêlés judiciaires ne sont pas en porte-à-faux justement avec l’article 15 de la Transition ?»

«Qu’est-ce que cet article 15 dit ?»

«Il stipule que les membres de la Transition doivent être d’une probité et d’une moralité irréprochable.»

«Est-ce qu’il y a eu problème de moralité du moment où ça n’a pas empêché la communauté internationale de m’établir comme ambassadeur de toute la sous-région au Conseil de l’OACI. Un magistrat pourra peut-être nous départager !»

Et le ministre des Transports de se transformer en journaliste lui-même, interpellant Mahamadi Ouédraogo, administrateur général de STMB Tours : Qu’en est-il de l’immatriculation d’aéronefs pour le hadj de 2010 ?

Réponse de ce dernier : «Il n’y a jamais eu d’immatriculation d’aéronefs pour le hadj 2010. Jamais ! Jamais ! Celui qui pense ou qui a les preuves et qui dit qu’en 2010, STMB Tours et le ministre ici présent ont immatriculé frauduleusement des aéronefs pour le hadj, qu’il nous en apporte les preuves. STMB Tours n’a pas d’avions, c’est une fois après avoir obtenu une convention avec un partenaire technique qui peut trouver des avions que nous postulons au marché d’appel d’offres du MATDS. En 2010, nous avons travaillé avec Ethiopian.»

Et Moumouni Dieguimdé d’ajouter qu’il n’a jamais été mêlé dans le choix de l’opérateur chargé du hadj. Le journal Le Reporter ayant pourtant publié des lettres signées de sa personne immatriculant des appareils comme on le lui fait remarquer, c’est le directeur de l’Agence national de l’aviation civile (ANAC), Abel Sawadogo, qui est cette fois invité à expliquer le processus d’immatriculation d’aéronefs qui ne relève pas du DG de l’ANAC (poste que le ministre occupait à l’époque). On apprend ainsi que la compagnie SAEG dont il est question avait immatriculé à l’époque ces appareils pour des vols Cargo et non pour le hadj.

Petite précision du MIDT en abordant le gros morceau des marchés qui auraient été attribués de gré à gré pour l’aménagement de la voirie autour de la résidence privée du chef de l’Etat, de la route menant au champ du président et de ralentisseurs autour du temple que fréquente le Premier ministre ainsi que la transformation du camp des fonctionnaires en parking municipal : «Dans les normes, avant que le Président du Faso, le Premier ministre et le président du CNT (Parlement) prennent fonction, le ministre des Transports que je suis doit s’assurer, de concert avec leurs hommes de sécurité, que les lieux qu’ils fréquentent habituellement sont exemptés de tout danger et de tout obstacle de manière à compromettre leur sécurité. C’est la règle partout dans le monde. Vous en convenez, cette situation est arrivée brusquement. On a attiré mon attention sur ce fait quand je suis arrivé. Et je vous informe que nous allons commencer les travaux chez le président du CNT également. Il y va de la sécurité des personnes que nous avons choisies pour conduire notre destinée pendant la transition.»

Puis, le directeur des marchés publics, Michel Kafando, homonyme parfait comme on le voit du président du Faso, de préciser qu’on ne parle plus de «marché de gré à gré» mais de «marché par entente directe» : «Suite à une demande d’autorisation au ministère des Finances, le dossier du pressenti est soumis au Conseil des ministres si le montant est supérieur à 100 millions de FCFA comme c’est le cas des marchés en question qui n’ont pas même encore pas fait l’objet de demande d’autorisation.»

Ensuite, le directeur général des Ouvrages d’art, Issa Nana, d’expliquer que les aménagements de 5 rues (soit 1 km 200) à Wemtenga (quartier du président) et de la route Ouaga-Komsilga passant par Brafaso soit 16 km 500 (route du champ du chef de l’Etat) sont des travaux d’urgence dont les devis sont en préparation. Ces travaux seraient de l’ordre de 681 millions (près de 468 millions FCFA pour Wemtenga et près de 212 millions de CFA pour Ouaga-Komsilga) ; un montant des travaux qui ne serait même pas encore parvenu au ministre.

Quant aux ralentisseurs, Adama Sorgho, directeur général de l’entretien routier, explique que c’est souvent sur demande de certains établissements que ce genre d’ouvrages sont construits. Et de présenter une demande en date du 23 décembre 2014 de la mission biblique internationale sise sur la Nationale 5 pour quatre ralentisseurs. Le coût des ralentisseurs, de la démolition, de l’enlèvement du camp fonctionnaire, de 4 km de caniveaux préfabriqués appartenant au projet Zaca et de leur redéploiement au niveau de Paul VI serait de l’ordre de 47 millions de FCFA, «un devis à débattre» et l’exécution se fera par ordre de commande.

Foi du MIDT, il n’y a pas encore de contrat signé pour le parking municipal : «c’est aller vite en besogne que de penser qu’en trois semaines, le ministre parle de milliards. Ce que les gens ne savent pas, c’est que le système prévoit même l’intervention de la BCEAO pour ce genre de marchés.»

Quid de ses liens avec l’ADF-RDA ? M. Dieguimdé affirme que c’est sur un coup de fil de Me Gilbert Ouédraogo qu’il a accepté d’intégrer les cadres du parti et qu’il a eu ainsi à prendre part aux élections couplées de 2012 sous la bannière du parti avant de prendre le large.

Finalement, quand on en arrive à un tel point de contestation (NDLR : une partie du personnel demandant son départ a animé une conférence de presse la veille), n’est-il pas mieux d’avoir la même élégance que votre ancien collègue, Adama Sagnon ?

«Contestation de quel personnel ? Ils sont combien ? Un seul syndicat ? Avec quel aval ? C’est un groupe qui a abandonné leur boulot alors que je n’ai même pas épuisé toutes les voies de dialogue. Je les ai croisés lorsque je suis arrivé. Ils m’ont dit on est prêt à travailler avec vous mais chassez le SG et un certain nombre de directeurs. Je leur ai demandé de me donner du temps car il ne faut pas aller de mal en pis. Je suis le seul ministre à qui on vient demander ses diplômes pourtant je n’ai rien à cacher (NDLR : il a remis copies de tous ces diplômes aux journalistes). Mettez-vous à ma place, vous êtes en fonction à l’international. Pour des raisons que vous ignorez, votre pays vous appelle. Vous venez pour comprendre et voir dans quelle mesure vous pouvez aider. S’il y avait un mal que j’ai commis qu’on peut lier à ma fonction actuelle ou que ça me salissait, je pouvais comprendre et démissionner. Si on devait agir sur la base des rumeurs, on ne serait plus responsable parce que n’importe qui pourrait se lever et habiller un responsable de tout pour exiger son départ. Si le cas que vous avez évoqué était aussi grave, les Etats-Unis allaient le notifier à notre pays. Et je n’ai rien à me reprocher. Ma fille a 32 ans et mon dernier fils a 21 ans, aucun de mes enfants ou même de tous ceux qui me connaissent ne peut se souvenir de m’avoir vu une seule fois en train de faire la java ou de boire de l’alcool. Quelle est la relevance du dossier de justice que vous avez évoqué sur ce qui m’est demandé ?»

Malgré tout, si les bruits continuent demain, allez-vous démissionner ?

«Ce qui est important, c’est le motif, est-ce qu’il est valide ? Qui d’autres, hormis les éléments dont vous parlez, est sorti pour me contester ? 10 personnes seulement sur près de 1 000 agents que compte le ministère, faites vous-même le ratio. Vous voyez vous-même où le bât blesse. Les CRS que vous voyez sont là à cause du bruit parce que nous ne sommes pas les seuls dans le bâtiment. La transition est très courte, alors laissons tomber tout ça et passons à ce qui est constructif : jugeons le maçon au pied du mur !»

Quels sont les grands défis du MIDT ?

«Merci pour cette question très constructive !» Eclats de rires dans la salle, ce qui a le don de détendre l’atmosphère après près de deux heures d’échanges : «Nos défis, c’est réussir la transition ! Déceler tous les travers, l’attribution des marchés et autres et établir un plan d’action qui va réduire l’influence politique sur la performance administrative.»

Hyacinthe Sanou

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