mercredi, 11 octobre 2017 10:59

REVOLUTION TOGOLAISE: PHASE II Featured

Written by Jean-Baptiste K.
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« Point n’est besoin d’espérer pour         

entreprendre ni de réussir pour persévérer »

     Guillaume d’Orange

 

                                                                                  

La lutte du peuple togolais contre la dictature la plus longue du monde, commencée dès 1990 a connu une brusque accélération à compter du 19 août 2017 sous les coups de boutoir du jeune parti national panafricain (PNP) et de son leader charismatique Tikpi Atchadam. Depuis bientôt deux mois, le peuple togolais s’est à nouveau dressé par sa lutte pacifique, déterminé à recouvrer sa liberté et sa dignité. En réclamant la mise à bas du régime oppresseur et la démission de son tyran, il ne fait que réclamer son dû, sa souveraineté qu’il délègue à qui il veut selon les procédures qu’il aura lui-même arrêtées. Aussi veut-il le retour de la constitution de 92, celle dont il s’est doté et dont les forfaitures de la dictature l’ont frustrée.

Il convient néanmoins de porter un regard attentif sur la nature de la révolution en cours au Togo, d’en dégager les lignes de force et les menaces qu’elle recèle.

 

Une révolution originale : entre Ouagadougou et Place Tahrir

 

La révolution togolaise n’a rien de conventionnel. C’est la nature du régime à combattre qui détermine la couleur des révolutions. Cette spécificité est assurément sa force et sa marque de fabrique propre. La victoire finale nous l’indiquera. C’est peut-être aussi le signe de tergiversations et de manque de cap clairs qu’il faudra corriger.

L’appel du PNP des 19 et 20 août postule très clairement une révolution de type burkinabé du type prise de la bastille nourrie de longue date par des affluents réguliers dont l’explosion se produit et se concrétise au plus sur trois jours. Le Togo aurait pu connaître pareil épilogue tant la lame de fond était soudaine et profonde et à la condition expresse que les autres partis de la coalition actuelle perçoive l’opportunité de l’action et s’y joignent derechef. Peut-être qu’aujourd’hui la junte militaire togolaise fera partie des sombres souvenirs de la nation. Las ! Le PNP seul n’a pas pu achever la « blitzkrieg » de la révolution togolaise.

La main tendue à Jean-pierre Fabre a changé profondément la nature de la révolution togolaise, la plaçant sur le temps long du fabrisme avec une densité plus grande du peuple décidé et disponible pour arracher sa souveraineté en recouvrant symboliquement sa constitution de 92. Ce schéma nous rapproche plus de la place Tahrir en Égypte lors du printemps arabe. Immédiatement deux questions surgissent par rapport ces deux types de révolutions. Où sont au Togo les édifices pris d’assaut au Burkina Faso et qui constituent autant de prises de guerre. Où est l’équivalent de place Tahrir à Lomé. Au bout de deux mois de « marches », quelle est la localisation exacte de la révolution togolaise, ses places fortes, ses symboles et sa cicatrice sur le visage de la nation. Lisse, plate, sans scarifications ni reliefs, elle risque de s’enliser en mangeant ses petits avant leur éclosion.

 

Des dangers majeurs à éviter

 

Je ne reviendrai pas ici sur le risque majeur d’un échec qui consisterait en un recul plus sévère encore des libertés et le renforcement de la main-mise de la dictature sur le peuple avec sa cohorte de meurtres, de brimades, d’oppression de mauvaise gouvernance et de mise en coupe réglée de toute nation au profit d’une minorité de pilleurs au détriment de la nation. Reculer c’est donner un blanc seing à la satrapie en la légitimant par-dessus le marché. Un vrai permis de tuer et d’affamer le peuple devenu durablement les sujets du monarque sanguinaire et sans conscience de Lomé II. Il convient pour chaque acteur politique togolais d’avoir cette épée de Damoclès en claire vision dans ses choix d’action dans le cadre de la lutte. Le pire ne saurait être plus sûr. Mais plus encore, les risques sous-jacents à toutes les attitudes et options en présence convergent vers un seul dessein : la guerre civile.

 

Discerner le jeu des acteurs

 

D’abord et s’agissant de l’attitude du régime en place, l’enjeu de la conservation du pouvoir par tous les moyens n’est plus à démontrer. Faure Gnassingbé est prêt aujourd’hui comme en 2005 lors de sa prise de pouvoir, à faire couler par flots entiers le sang de ses concitoyens pour se maintenir au pouvoir. Faure est entré en scène en sacrifiant près de 1000 togolais. Beaucoup sont tués, égorgés, embastillés, mutilés, torturés pour sauvegarder le « trône familial ». Rien n’est plus élevé que cet idéal. Le Togo est une chasse gardée et doit le rester. Les attributs et moyens de l’État et toutes les forces vives de la nation doivent tendre vers la réalisation de cet unique dessein. La énième forfaiture en cours par l’organisation d’un référendum dont les dés sont largement pipés, au seul bénéfice du prince sanguinaire, traduit à suffisance la détermination de ce régime à rester coûte que coûte aux commandes. Le spectre de la guerre ne leur fait pas peur. Le sacrifice du peuple n’est rien à côté de l’attrait de « ce bien personnel» qu’est devenu le Togo. Faure, de son propre aveu, ne fait que suivre le père qui lui aurait interdit de « ne jamais abandonner le pourvoir ». Pour lui les choses sont très claires selon La lettre du continent, il préférerait « mourir » plutôt que de céder le pourvoir. Cette vision maladive, paranoïaque et obsessionnelle du pouvoir présage des lendemains funestes pour le Togo. Rappelez-vous la question du père à ceux qui jadis lui contesteraient le pouvoir : « vous voulez prendre le pouvoir ? Vous avez des armes ? ». Il semble que le fils pose la même question au peuple en révolte pacifique sous l’ombre tutélaire de son armée clanique et prétorienne.

 

Les armes non conventionnelles d’une guerre indigne

 

Le fond du problème est bien là. Le régime RPT / UNIR est intrinsèquement contre le peuple togolais et n’est pas disposé à permettre l’alternance dans le jeu démocratique. L’alternative est simple et ressemble à l’issue qu’ils ambitionnent de donner au référendum scélérat qu’ils projettent de soumettre au peuple : Quels que soient les cas de figure nous devons rester au pouvoir. « Nous ne partirons que parce que vous nous aurez battu les armes à la main. C’est clair et net ».

Si l’illusion d’une sortie de crise autrement que par des conclusions meurtrières nous avait effleuré, nous sommes désormais fixés. « La rwandisation du pays ne nous fait pas peur » semblent dire en chœur Messieurs Tchao et Trimua notamment. Cette issue funeste leur est de loin désirable au respect de la transparence qui rythme la vie démocratique normale d’une nation. La détermination guerrière s’accompagne de l’arrogance et de la morgue méprisantes d’un chef d’État arrivé par effraction à la tête d’un État qu’il considère depuis 12 ans comme le « jouet » à lui offert par son père. Mépris, arrogance, pillage, haine, violence, fraude et meurtres, autant de maux que distille la classe dirigeante à commencer par son chef et qui sapent la paix en corrodant le vivre ensemble. La paix est prise en otage par ceux-là mêmes qui la proclament et les Togolais sont sommés de se plier ou de mourir sous les balles assassines de l’armée prétorienne.

La part d’intimidation orchestrée par la bête touchée et agonisante ne doit pas être négligée. Il s’agit de tenir en respect le peuple pacifique réputé « peureux ». Les assassinats « inutiles » de manifestants aux mains nues participent de ce processus d’intimidation. Ils indiquent en creux la profondeur du délitement et de la panique réelle qui s’est emparée de ce pouvoir.

La partie sera rude. Il convient de se ceindre solidement les reins pour venir à bout de la soldatesque et de la détermination de ce régime jusqu’au-boutiste.

 

Le rôle trouble et séculier de la France

 

Ensuite et s’agissant de la France comme acteur de la crise togolaise qu’elle a créée et entretenue depuis un demi siècle en apportant un soutien intéressé à la pire dictature au Togo. Au nom de ses intérêts supérieurs, Paris ne daigne « parler » et, à l’instar du tyranneau, les autorités françaises semblent jeter un œil méprisant à cette « populace » conduite par des gueux d’opposants qui osent réclamer la fin du système mafieux qui a déferlé sur le Togo et ses richesses depuis 1963 au profit exclusif de la France et de ses gardes chiourmes locaux.

La France ne parle pas. Certes oui. La France ne fait pas de déclarations officielles. La France parle pourtant et elle parle beaucoup. Elle parle fort. Elle parle par son profond silence. Elle sait que le peuple est désarmé et connaît, pour l’avoir armé et instruit, la puissance de ce feu de régime. Se taire c’est choisir le plus fort en termes de destruction massive de vies et de biens. Elle choisit délibérément le droit de la force contre la force du droit. Elle choisit, comme toujours au Togo dans son pré-carré, la négation du droit et des principes démocratiques et universelles des droits de l’homme au nom d’obscurs intérêts mafieux tout en s’en faisant l’ardent défenseur et propagandiste dans toutes les instances internationales.

La France parle. Elle parle clairement. Elle a parlé à travers les chevaux de Troie que sont les ambassades accréditées au Togo. Elle parle par les émissaires de l’UA, de la CEDEAO et de l’OIF qui sont les porte-voix de la position française. La France a choisi le statu quo. Ses intérêts sont confondus avec ceux de la famille Gnassingbé et elle préfère les conserver même si elle connaît les souffrances du peuple togolais. Elle mise sur le pourrissement de la situation et même sur la guerre civile que l’entêtement du régime cinquantenaire pourrait provoquer. Cette occurrence néfaste ne la rebute aucunement. Que vaut la vie sous ces latitudes a pu dire un de ses célèbres serviteurs. La guerre civile la ramènerait dans le jeu comme arbitre et redistributeur de cartes toujours à son seul profit dans une visée géostratégique et géopolitique non éloignée du projet de recolonisation de toute l’Afrique francophone.

 

Durcir le ton et accélérer le processus

 

Il convient de passer à une phase plus affirmée de la revendication pacifique et renforcer la pression sur le régime par les armes de la lutte non violente. Il est temps d’arrêter la révolution des « bas fonds » et de passer à la vitesse supérieure. Prévoir des plans alternatifs et des voies de contournement des obstacles que la « bête » atteinte ne manquera pas de dresser sur le passage du peuple. Mais prudence ! L’observateur que je suis a regardé perplexe la manifestation de la diaspora européenne à...Paris. Je me pose encore aujourd’hui la question de l’intérêt d’aller crier à l’oreille d’un sourd volontaire. Choisir Berlin, la porte de Brandebourg, le mur de Berlin ou mieux Bruxelles et la commission européenne me semble plus productif que cette démonstration de force de la Bastille à la République qui fait rire l’hôte de l’Élysée. Les nœuds gordiens de la crise togolaise se sont certes noués au bord de la Seine. Je ne suis pas sûr qu’ils se trancheront forcément là.

Le succès réside plus que jamais dans l’unité de l’opposition coalisée. Les mouvements centrifuges qui se font déjà jour doivent être combattus avec la dernière fermeté. Les mous et les tièdes doivent être débarqués sans ménagement. Le tribunal de l’histoire se chargera en son temps de faire la lumière sur les responsabilités de chacun. La coalition a l’approbation unanime du peuple. Elle doit savoir capitaliser ces acquis et tirer parti de la dynamique et du nouveau rapport de force établi pour finaliser la lutte. Le peuple est souverain et sa lutte est invincible. S’en convaincre en oubliant les bas calculs politiciens, c’est entrer en négociation en position de force et arracher les avancées démocratiques dont le Togo a grand besoin.

Plus la lutte dure, plus l’adversaire reprend confiance et plus la victoire s’éloigne. Ce schéma, prôné depuis toujours par l’ANC de Fabre, postule une opposition libérale qui ne vise qu’à remplacer le pouvoir en place dans la continuité, en préservant les intérêts des acteurs. Le peuple trouve très rarement son compte dans ce schéma.

Il faut trancher vite et accélérer le processus de la lutte ou l’abandonner pour ne pas épuiser les réserves. Quitte à la reprendre quand la nature de la structure de lutte sera déterminée. Il paraît très clairement que le PNP soit sur la ligne de l’opposition systémique, avec une remise en cause et à plat du fonctionnement de l’État et de la nation en vue d’une refondation qui semble avoir l’assentiment du peuple. Là réside le sens du combat actuel, ses modes opératoires et les clés de la réussite de la révolution au Togo.

Il convient pour les leaders de l’opposition de capter ce désir tellurique, de le transformer en modes opératoires, de proposer rapidement un plan de sortie de crise après avoir obtenu, selon les vœux du peuple, la chute du tyran. Toute visée sous optimale déboucherait nécessairement en son temps sur la casse sociale et économique et ne nous épargnerait pas forcément la guerre civile.

 

Jean-Baptiste K.

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